DEMARCHE/APPROACH

Dans ses dessins, Franck Rezzak revitalise des pratiques archaïques. En s’inspirant des fresques antiques, des peintures murales ou rupestres, sa démarche allie le souci du détail au raffinement du trait, créant des motifs qui jouent autant sur les perceptions que sur les symboles. Hors de toute intention narrative toutefois, son travail ne saurait orienter une interprétation ou le sens de la lecture.

Dans ces huis clos au contraire, le regard est mobile : il se perd, s’attarde ou s’enfuit. La construction graphique répond à un principe de libre association des éléments, à partir duquel s’organise une dramaturgie incongrue et fantasque. Des êtres hybrides et des animaux étranges peuplent ce monde en éclats, lieu composite de signes et de formes, où l’organique côtoie la géométrie.

Dans cette prolifération de références et de significations, le sens se crée à même le regard du spectateur, plus qu’il ne s’impose à lui. Aussi l’installation est-elle utilisée comme un laboratoire d’expérimentation qui perturbe la perception ordinaire. En associant sculptures, objets, bandes sonores et vidéos, Franck Rezzak construit un système de résonances original, entre énigme et rébus, qui ne contraint pas le public au déchiffrage.

 

Cette architecture de l’expérience est aussi une poétique de l’esprit libre, dont l’interaction physique est la condition nécessaire.

Le modèle de La Villa des Mystères à Pompéi est déterminant pour le plasticien. Le dispositif de la fresque, étalée sur tous les murs, immerge le spectateur et empêche un déchiffrage linéaire de l’œuvre. Les séquences ne s’enchainent pas mais se font écho, de telle manière que chaque pièce de la villa s’envisage comme la scène éclatée d’une histoire démultipliée et décousue, créant une tension dramatique forte et dynamique entre les personnages et les situations qui se répondent à travers l’espace.

La Mère des crises, chambre exposée chez Agnès B Factory en 2005, se conçoit alors comme une architecture apocalyptique au sein de laquelle les images construisent un dialogue, apparemment absurde, et placent le public au cœur même de la représentation. En invitant ainsi le spectateur à franchir le miroir d’Alice, Franck Rezzak lui permet d’investir ce territoire parallèle de ses propres chimères. Introduit de manière plus ou moins consciente, chaque motif participe en effet à l’élaboration d’un paysage fantasmatique, qui peut tout aussi bien relever de l’iconologie psychanalytique que d’un bestiaire monstrueux.

En tant qu’objets de transfert, les œuvres expriment un sentiment d’inquiétante étrangeté qui dérange les habitudes de pensée et interroge les mécanismes muets du désir et de la crainte.

En tant qu’entresort de fête foraine, chaque pièce est une galerie de créatures à la croisée de l’anomalie biologique et du délire d’imagination. Dans les deux cas, il s’agit d’exhiber les signes de la monstruosité (collages, déformations, greffes, sutures…), qui seuls peuvent garantir l’exploration de nouveaux corps possibles.

Toutes ces hybridations, de la chair ou de l’esprit, réenvisagent l’organicité sous l’angle de sa capacité métamorphique. De la même manière, toute l’œuvre peut se comprendre comme une structure vivante et arborescente qui, sur le modèle du cerveau, se modifie à mesure qu’elle crée.

Cet univers rhizomatique est à l’image du travail de Franck Rezzak : un organe mutant à l’infini potentiel plastique, où s’agencent des expressions monstrueuses qui redistribuent la carte du sensible.

Florian Gaité, décembre 2010.